Revue Hommes et migrations

Voir ou ne pas voir, telle est la question !

Est-il si difficile dans un lycée de reconnaître une tenue manifestant une appartenance religieuse ?

Par Sophie Mazet, Professeure agrégée d'anglais

Rubrique : Article

La loi du 15 mars 2004 a interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics. Cependant, le problème qui se posait avant cette loi s'est déplacé. D'autres signes que ceux que l'on connaissait ont fait leur apparition. C'est le cas des longues robes noires que portent certaines élèves, qui ont été à l'origine d'une crise dans un lycée de Seine Saint-Denis.

 

Au lycée Auguste Blanqui de Saint-Ouen, certaines élèves viennent en cours vêtues d’une manière facilement reconnaissable : elles portent de longues robes noires ou de couleur sombre. Ces tenues sont apparues il y a approximativement deux ans. Seules deux ou trois élèves les portaient, puis entre décembre 2010 et février 2011, le nombre est passé à une dizaine. Le 11 mars 2011, la direction du lycée a convoqué quelques-unes de ces élèves pour leur rappeler la loi de 2004 : l’interdiction de porter à l’école des tenues par lesquelles on manifeste ostensiblement une appartenance religieuse.  L’ « affaire des longues robes », comme elle a été appelée par les médias, mérite qu’on y revienne pour éclaircir certains points.

Le début de l’affaire

Cette tenue pose un problème : comment savoir s’il s’agit ou non d’un signe religieux ? C’est le premier point qui fait débat. Contrairement au voile simple ou au niqab, elle n’est pas très connue en France : son apparition est relativement récente et somme toute marginale. Elle ne couvre effectivement pas la tête, même si parfois le voile que les jeunes filles ôtent en entrant dans l’établissement est fait du même tissu et cousu ou attaché à l’encolure de la robe. Tenue religieuse, tenue culturelle, ou les deux ?

 

La question n’est pas simple. Il suffit pourtant de quelques recherches pour trouver qui prescrit le port de ces robes, et dans quels pays : elles correspondent exactement aux recommandations de Cheikh Bin Oussaïmine, Bin Baz et de Jilbab-al-Mar-Al-Mouslima de Cheikh Al Albani  et plus généralement aux prescriptions de « savants » du wahhabisme d’Arabie Saoudite, un islam rigoriste et liberticide, désavoué d’ailleurs par la plupart des musulmans. Pas grand-chose de culturel.

 

Les « robes » se nomment « abayas ». Un autre élément est intéressant : si l’on tente de s’en procurer une, on peut la commander sur internet, sur des sites qui revendiquent eux-mêmes le caractère religieux des tenues. Il existe certes des abayas de cérémonie, brodées, cintrées, ornées, mais elles ne ressemblent pas du tout à celles qui nous occupent, et ne correspondent pas, de surcroît, aux « prescriptions ». Certaines des élèves qui ont été convoquées ont d’abord admis qu’elles les portaient  pour manifester leur appartenance religieuse. L’une d’elles a même dit  porter l’abaya uniquement le vendredi pour aller à la mosquée. Cependant, elles ont toutes très vite adopté le même discours : pour elles, en fait, c’est une tenue culturelle et rien d’autre. Certaines ont ajouté qu’elles trouvaient cela joli ou même, quelques jours plus tard dans les médias, que le noir les faisait paraitre plus minces. Une autre (mais elle représente une exception dans le groupe) a mis en avant le fait qu’elle ne la mettait pas tout le temps : elle avait compris que le port régulier pouvait peser dans la balance et faire interpréter sa tenue comme un signe religieux.  Et effectivement, on peut imaginer que le fait de ne jamais porter autre chose relève de la sacralisation. Simplement, cet argument est tenable uniquement parce que l’on connait mal les abayas : si un élève se présente au lycée avec une kippa sur la tête ou un grand crucifix autour du cou, le fait qu’il ne les porte qu’un jour n’en fera pas moins des signes religieux. Et s’il dit que ces éléments sont pour lui uniquement culturels, cela n’en changera pas pour autant non plus la nature : l’affirmation ne sera pas performative. Là, le signe est moins identifiable : pour le faire passer pour un simple vêtement aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas, on peut  tout simplement dire qu’on le porte comme  tel.  Alors qu’en réalité, cette abaya est toujours portée par-dessus les vêtements. Les jeunes filles portent un haut et un pantalon ou un legging en-dessous. Sa fonction n’est donc pas de vêtir mais bien de voiler et surtout d’être visible. L’argument du vêtement culturel n’est pas nouveau, mais il est très efficace. Certains l’ont déjà avancé, comme par exemple Abdallah Milcent, médecin strasbourgeois, « bien connu pour ses conseils aux élèves exclues [suite à l’application de la loi de 2004, parce qu’elles continuaient à porter le voile] », nous dit Xavier Ternisien, qui rend compte de l’intervention de Milcent au congrès de l’UOIF de 2004 : «  La solution, pour le docteur Milcent, consiste à présenter le voile comme un signe folklorique et pas du tout religieux : « Il y a une faille dans la loi, a-t-il lancé à la tribune. Les vêtements traditionnels sont permis à Mayotte. La loi ne définit pas ce qu'est un signe religieux. Si vous dites : je porte un habit traditionnel, vous n'êtes pas concernées par la loi. A vous de faire preuve d'imagination ! ». On commence à comprendre d’où vient l’argument.


Ce qu’il y a de remarquable, c’est la façon dont l’affaire a très vite pris des proportions énormes. Quelques mois auparavant, un élève avait été convoqué dans le bureau de la direction : il s’était présenté en cours avec un qamis. Il avait très bien compris qu’on lui demande de l’enlever. Pourquoi cette affaire n’a-t-elle pas causé de problème et pourquoi les robes longues ont-elles bouleversé la vie du lycée et créées un battage médiatique assourdissant pour ceux qui étaient au milieu de la tempête, élèves, enseignants et personnels administratifs ? Est-ce parce qu’un plus grand nombre d’élèves étaient concernées ? Est-ce parce que l’affaire a été instrumentalisée dès le début ? Les deux. En effet, suite aux premiers entretiens,  le mardi 15 mars, un homme, accompagnant la mère de l’une des jeunes filles convoquées, a demandé à être reçu dans le bureau de la proviseure. Il se présentait comme imam et oncle de la jeune fille en question. Il lui a été répondu que cela n’était pas possible pour le moment et qu’il fallait prendre rendez-vous, comme il est d’usage pour n’importe qui, parent, élève ou enseignant désirant s’entretenir avec un proviseur. Cet élément a son importance pour la suite. Devant son insistance, la direction a fini par accepter de le recevoir. Il s’est révélé très virulent, et a accusé le lycée de vouloir, avec ces convocations, « célébrer l’anniversaire d’une loi liberticide ». L’homme est membre du Collectif Cheikh Yassine, un groupe ultrareligieux surtout connu du grand public pour ses manifestations contre Hassen Chalghoumi dans l’affaire dite de l’imam de la mosquée de Drancy en janvier 2010. Pour se faire une idée, on peut consulter le blog du Collectif (appelé de façon très neutre « soutien Palestine »).

Premières tentatives de récupération

C’est à la suite de cet entretien que tout s’est emballé. Le CCY a posté sur son blog une version de l’affaire, très partiale et truffée d’éléments erronés. Par exemple, le fait qu’on  ait dans un premier temps  refusé à l’homme un entretien avec la proviseure peut s’expliquer facilement : comme nous l’avons dit, il faut en principe prendre rendez-vous. Cependant, cet élément a été relaté comme une manifestation de mépris. Est-ce délibéré ? Probablement, même si on peut imaginer la frustration de l’homme, qui exigeait d’être reçu sur le champ. Un autre élément est intéressant : la fameuse « liste » que l’une des jeunes filles a vue sur le bureau de la proviseure adjointe, qui a été abondamment commentée sur internet. Ici, il s’agit d’établir une similitude entre le comportement de la direction du lycée et tous ceux qui dressaient des listes de juifs pendant la seconde guerre mondiale. L’argument est très efficace mais pas pour autant valide. Le procédé aurait effectivement de quoi choquer s’il s’agissait réellement de faire une liste de musulmanes. Mais pourquoi ? Dans quel but ? Et si c’était le cas, pourquoi la liste aurait-elle été limitée à un si petit groupe ? Il y a bien plus d’une dizaine de jeunes filles qui portent le voile simple à l’extérieur du lycée : il suffit d’observer l’entrée des élèves un matin, sans même faire très attention. Et il y a aussi toutes les musulmanes qui ne portent pas le voile. L’argument est un peu grossier : il s’apparente à ce que l’on appelle sur internet le « point Godwin », une variante de la « reductio ad hitlerum » : on disqualifie la personne avec qui on est en désaccord en la comparant à Hitler ou aux Nazis, ceci pour couper court à toute discussion. Si Hitler faisait des listes, c’est l’idée même de liste qui est un procédé fasciste. Avec un peu moins de mauvaise foi, on peut aussi se dire, tout simplement, qu’il était plus pratique pour la direction du lycée de savoir avec quelles jeunes filles elles devaient avoir un entretien, et d’écrire leurs noms quelque part. Des assistants d’éducation entrent parfois  dans nos cours avec des listes d’élèves qui sont convoqués à l’administration ou à la vie scolaire, et personne ne se sent stigmatisé. On peut comprendre que les jeunes filles se soient émues en voyant leur nom sur la liste, mais il ne faut pas tout mélanger ni voir des symboles  dans ce qui n’est qu’un détail pratique.

 

On le devine, il a fallu très peu de temps pour que cette version des événements soit diffusée parmi les élèves, avec qui les jeunes filles concernées se sont entretenues. Elles ont même créé une page Facebook : « Entraide filles de Blanqui ».  Le jeudi 17 mars au matin, ce sont près de 70 élèves qui se sont présentées au lycée vêtues, en signe de soutien, qui d’abayas, qui de djellabas (parfois unies, souvent colorées ou imprimées : on a même vu une djellaba léopard, ce qui montre la confusion  entre signe religieux et signe culturel).  Le même jour, dans l’après-midi, un autre groupuscule ultrareligieux a tenté de créer un happening devant le lycée. Forsane Alizza (« les cavaliers de la fierté ») compte vraisemblablement peu de membres, et le site internet du groupe est surtout un mélange d’élucubrations difficilement compréhensibles. Leur fonds de commerce consiste à traquer la moindre manifestation d’ « islamophobie » (c’est un point commun avec le CCY), à en rendre compte et à inciter au combat contre la démocratie. Le groupe a accroché à la grille du square en face du lycée une banderole où l’on pouvait lire « Islamophobe, ON EST LA ». Les quelques membres présents ont tenté de distribuer des tracts aux élèves, avec très peu de succès. L’intervention a été filmée et mise en ligne. Les propos délirants de l’homme qui dirige les opérations  prêtent à sourire, ainsi que l’amateurisme évident de ces pieds nickelés de l’islamisme. Néanmoins, ils donnent l’impression de faire mouche lorsqu’ils disent que les CPE du lycée leur « tournent le dos avec mépris » : on voit bien deux femmes qui tournent le dos alors que l’homme leur parle. Là encore, il s’agit de se peindre en victimes. Ce que les (peu nombreuses) personnes qui ont vu la vidéo ne peuvent pas savoir, c’est que les deux femmes sont en réalité deux mères d’élèves : il s’agit d’une manipulation.

 

C’est donc le jeudi 17 mars que l’affaire a pris des proportions importantes. La blogosphère a abondamment commenté l’événement, et fait circuler un grand nombre d’informations erronées qui ont été reprises sans que ceux qui les relayaient ne s’interrogent sur leur véracité ou ne remettent en question la légitimité des sources. Par exemple, le Collectif Cheikh Yassine est régulièrement présenté comme « un collectif de soutien à la Palestine », sans plus. Le CCY et le Collectif Contre l’Islamophobie sont décrits comme « deux organisations musulmanes ». Peu de gens semblent se demander qui elles représentent exactement. Pendant ce temps, sur les forums, des menaces de mort sont proférées contre la direction du lycée et les CPE. Des appels à les suivre dans la rue sont lancés. Des plaintes sont déposées, et les personnes menacées demandent la protection juridique du fonctionnaire. La liste des membres du Conseil d’Administration (disponible sur le site du lycée) est postée sur certains forums, avec tous les noms à consonance arabe mis en caractères gras. Certes,  ce ne sont que des menaces, des tentatives d’intimidation, mais tout cela est violent lorsqu’on le vit de l’intérieur.

 

Le mardi 22 mars, un élément nouveau s’ajoute à l’affaire : certains blogueurs disent avoir découvert « les dessous de l’affaire ». Ils ont établi deux liens. Le premier concerne l’une des CPE, qui « serait » membre du Parti Communiste : l’article laisse entendre qu’elle serait liée à André Gerin, surnommé « l’imam rouge ». Le premier élément est vrai, mais le reste est faux : la CPE s’est bien présentée à une élection interne au PC, mais sur une liste opposée à celle d’A. Gerin, et n’a rien à voir avec lui. Un deuxième élément trouble les blogueurs : la même CPE compte parmi ses amis Facebook Caroline Fourest. Bien sûr, on peut s’amuser de voir à quel point un fait aussi peu significatif qu’être l’ami Facebook de quelqu’un qui ne vous a jamais vu est monté en épingle, mais les choses vont plus loin. Ces enquêteurs amateurs croient avoir trouvé la clé de l’affaire : ils tombent sur un article du Bondy Blog puis sur mon site. Pour mon cours d’autodéfense intellectuelle, une formation à l’esprit critique facultative ouverte à tous les élèves du lycée, j’ai invité Caroline Fourest en janvier. Le débat a été passionnant et la discussion riche, et l’article du Bondy Blog en rend très bien compte. Mais les abayas n’ont été évoquées à aucun moment dans le débat. Pourtant, nous sommes assez vite accusées de manipuler les élèves, de leur faire subir un lavage de cerveau, voire de semer les graines de l’islamophobie. La semaine suivante, les médias traditionnels se saisissent de l’affaire. Deux jours durant, des journalistes stationnent devant le lycée pendant plusieurs heures ; les jeunes filles qui portent l’abaya leur parlent, ainsi que deux élèves,  mais pas les professeurs.

La communauté scolaire perturbée

L’année scolaire a été perturbée dès le début des événements. Les élèves ont d’abord, on l’a vu, montré un soutien sans réserve aux jeunes filles. Dès le jeudi 17 mars au matin, les élèves de ma classe de première sont entrés en cours révoltés. Une jeune fille était en djellaba grise et brodée, une autre avait mis un jilbab (la partie robe, du moins). Visiblement, il allait être difficile de faire un cours de littérature ce matin-là. J’ai donc pris un moment pour écouter ce que les uns et les autres avaient à dire. Une liste assez longue de griefs a été dressée : l’administration était accusée  de racisme, les élèves soutenaient que ces robes n’étaient pas religieuses et enfin, ils avançaient systématiquement l’argument selon lequel on ne disait jamais rien aux élèves qui portaient des jupes trop courtes, mais les autres, les pudiques, on leur interdisait de dissimuler leur corps. Cet argument est particulièrement intéressant, nous y reviendrons. Après deux heures de discussion et fort peu de poésie anglaise étudiée, le calme est revenu dans la classe, les élèves ont finalement souhaité dialoguer avec la direction. Les jeunes filles ont enlevé leur djellaba ou jilbab.

 

À l’échelle du lycée, le soufflé est retombé assez vite, le nombre d’élèves en djellaba aussi. Cependant, les événements ont marqué les esprits, et sur internet, l’affaire a enflé. La jeune fille responsable de la page Facebook « Entraide filles de Blanqui » n’a cessé d’appeler ses camarades à porter des djellabas, abayas et jilbabs. Une affiche est apparue, admirablement conçue, où l’on voit une jeune  musulmane dont la robe est déchirée à la « longueur tolérée ». Un événement « journée de la robe le lundi 21 mars » a été créé sur Facebook, abondamment relayé sur le réseau social et dans la blogosphère. Le lundi 21, cependant, la journée de la robe a fait pschitt. Les élèves sont pour la grande majorité retournés à leurs études, mais ont beaucoup parlé de l’affaire. Dans la semaine du 21 au 25, certains, impressionnés par les proportions que prenait l’événement, ont exprimé le regret d’avoir d’emblée soutenu les jeunes filles.  Ces élèves ont souhaité organiser une réunion afin que tous puissent s’informer et discuter ; la direction du lycée a accédé à leur demande et leur a attribué une salle pour le vendredi 25 septembre après les cours. Le jeudi 24, une alerte à la bombe a entrainé la fermeture du lycée pour la matinée, perturbant ainsi très efficacement la communauté. Le même jour, vers 23H, une élève de ma classe de première, qui avait d’abord soutenu très explicitement les jeunes filles en abaya avant de le regretter tout aussi explicitement, et faisait partie de ceux qui avaient appelé à la réunion, m’a téléphonée,  terrorisée : elle et plusieurs autres avaient reçu des menaces ou intimidations. Sur Facebook, la page « Entraide filles de Blanqui » appelait au boycott de la réunion des élèves. On peut comprendre que les jeunes filles aient été désarçonnées par la défection de leurs camarades et aient eu l’impression de se trouver de plus en plus isolées dans ce qui était devenu leur combat. Les messages Facebook et sms envoyés par ces jeunes filles en témoignent relativement bien, et s’ils ont pu effrayer les élèves, ils ne semblent pas si inquiétants. Ce qui l’est plus, ce sont les dizaines d’appels téléphoniques reçus par deux élèves : lassée, l’une des deux a fini par décrocher. Une voix d’homme (adulte) a prononcé quelques mots en arabes, dont la jeune fille n’a compris que la dernière phrase « Allah Ouakbah », puis, en français, « Ne viens pas au lycée demain, tu n’entreras pas ». La présence d’au moins un adulte dans ces tentatives d’intimidation est inquiétante et atteste, s’il était encore besoin de preuves, d’une récupération de l’affaire. Mais si l’on regarde le bon côté des choses, on peut dire que la prise de conscience des élèves a suffit à déstabiliser les  « pro abaya », puisque ces derniers ont trouvé la parole de quelques adolescents dérangeante au point de vouloir les faire taire. En fin de compte, cette affaire aura sûrement radicalisé quelques élèves, qui en auront conclu que l’administration raciste abusait de son autorité pour brimer des jeunes filles, mais elle aura permis aux autres de s’interroger et de s’informer sur la laïcité, et d’exercer leur esprit critique face aux tentatives de manipulations dont ils ont fait l’objet. La vie du lycée a été perturbée, mais il n’est pas certain que le bilan soit entièrement négatif pour les élèves.

 

Pour ce qui est des enseignants, c’est plus complexe. Les réactions ont été très différentes ; pour les comprendre, il faut d’abord penser au contexte politique, qui est présent dans les esprits de manière plus claire que chez les élèves. Le contexte, c’est bien sûr en grande partie le débat de l’UMP sur l’islam dont l’idée avait été lancée  mi-février mais qui avait été bien vite transformé début mars en débat sur la laïcité (donc avant l’affaire du lycée Blanqui).

 

Mi-mars, nous sommes en plein milieu de la controverse qui entoure ce débat, dont la date est arrêtée au 5 avril. La majorité des enseignants parlent d’un climat tendu et peu favorable aux musulmans en France. Beaucoup de professeurs désapprouvent la décision de l’administration, mais à plusieurs degrés. Il y a ceux qui, très clairement, pensent que ces robes ne sont pas des signes religieux et s’en tiennent à la position commune adoptée par les jeunes filles : c’est un vêtement culturel, l’administration du lycée n’avait donc pas à intervenir. Certains disent même désapprouver la loi du 15 mars 2004. D’autres pensent qu’il s’agit peut-être d’un signe religieux mais désapprouvent les convocations. Sur une note un peu différente, il y a ceux qui pensent que le moment est mal choisi parce que la laïcité est un combat de second ordre,  qu’il ne sert à rien de mener tant que les difficultés économiques et sociales du pays et surtout des quartiers défavorisés ne sont pas résolues. Le communiqué de la section CGT-Éduc’action 93 et les quelques phrases qui le précèdent illustrent cette position : « les suppressions de postes nous préoccupent plus que la longueur des jupes » (il est intéressant de voir que dans cette phrase, le caractère religieux, même s’il n’est pas explicitement nié, est occulté : il ne s’agit que de la longueur et non pas de ce que la robe représente). On peut à ce propos rappeler le sondage CSA-La Vie-Le Monde de janvier 2004, selon lequel la laïcité n’arrive qu’en onzième position des préoccupations des enseignants. À l’opposé, quelques collègues  approuvent les convocations, mais ils sont extrêmement  minoritaires. Enfin, il y a ceux qui approuvent le fait d’avoir rappelé le principe de laïcité à ces jeunes filles, qui pensent que cela était nécessaire, mais que le moment était mal choisi et qu’un début d’année aurait été plus approprié (parce que c’est le moment un peu solennel où le règlement intérieur est lu avec les élèves), ou bien qu’il aurait fallu agir deux ans plus tôt lorsque la première jeune fille s’est présentée vêtue de son abaya. Pour ce qui est du SNES, majoritaire au lycée Blanqui, la position officielle est d’appeler à l’apaisement : les jeunes filles sont scolarisées normalement et il convient de poser la question du signe religieux ou culturel au rectorat, voire au ministère.

 

C’est en ce sens qu’un courrier, signé par une quarantaine d’enseignants et personnels du lycée, est envoyé au rectorat, pour demander une position officielle, un soutien et une audience. Une délégation d’enseignants et personnels, dont je fais partie, est effectivement reçue par la directrice de cabinet de M. le Recteur de l’Académie de Créteil. Lors de l’entretien, il nous est dit très clairement que le Rectorat ne peut pas prendre position et recevoir les familles, ni émettre un avis officiel. Le seul moment où il interviendrait est à l’issue d’un éventuel conseil de discipline qui prononcerait l’exclusion des élèves concernées. Il est presque certain que les familles feraient appel. La personne qui nous reçoit ne nous dit pas si, en cas d’appel, M. le Recteur confirmerait la décision d’exclusion, prenant ainsi clairement position en faveur de l’abaya comme signe religieux, ou casserait cette décision. Cependant, la directrice de cabinet de M. le Recteur nous laisse entendre que la décision pourrait être confirmée, et que les familles feraient ensuite de nouveau appel. C’est alors le Conseil d’État qui trancherait, comme pour deux autres affaires, qui nous sont rappelées : les turbans des Sikhs et les bandanas. Dans les deux cas, le Conseil d’État avait décidé que la loi du 15 mars 2004 était applicable.

 

Pour résumer, le seul moyen d’obtenir une décision officielle, pour déplacer le débat afin qu’il ne soit plus porté par la direction du lycée, exposée aux menaces et aux intimidations…est que la direction prenne l’initiative de convoquer le conseil de discipline, et s’expose donc encore plus, pour une issue très incertaine, puisque l’exclusion dépend du vote à bulletin secret lors du conseil. On nous propose de tenir le conseil hors du lycée, afin que les membres soient protégés. Néanmoins, la conclusion de cette audience laisse les enseignants perplexes : tout semble bloqué puisque notre hiérarchie ne prendra pas position, à moins que quelques personnes déjà ébranlées par l’affaire ne prennent une initiative qui les mettrait encore plus en difficulté.

 

L’Union des Familles Laïques, qui a entendu parler des événements, a très vite proposé son soutien, et fait part de l’affaire au  groupe permanent de réflexion et de propositions sur la laïcité du Haut Conseil à l’Intégration, présidé par Alain Seksig, qui a souhaité obtenir plus de renseignements. Le 7 avril, j’ai été longuement auditionnée au HCI. D’un avis quasi unanime, les membres présents ont soutenu le lycée. Il est apparu à tous que l’abaya était effectivement un signe religieux et non culturel. Tous ont pris le temps d’écouter en détail et ont réfléchi à la question en étant informés. Ce ne fut pas le cas de tout le monde.

Les médias

Pour terminer, on peut se livrer à une analyse de diverses opinions exprimées dans les médias. Ces derniers, s’ils ont joué un rôle somme toute modeste dans l’affaire, ont montré leur version de façon plus ou moins neutre et plus ou moins argumentée. On peut diviser les diverses approches en trois parties : les billets postés sur des blogs, où chacun a donné son avis, argumenté ou non, les articles ou émissions de télévision ou de radio qui rapportent l’affaire sous un angle relativement neutre, sans prendre parti, et les avis d’experts sollicités par les médias pour commenter l’information. Quelques cas sont particulièrement édifiants.

 

Dès le 20 mars, Alain Gresh a posté sur son blog un billet intitulé « Jupe et string obligatoires ». Cet article est intéressant à plus d’un titre. D’abord, son intitulé : les élèves en ont souvent avancé une variante (moins outrancière) lorsqu’ils ont voulu protester contre la décision de l’administration. L’argument ressemblait à ceci : elles, on leur interdit de mettre une robe longue, alors qu’elles veulent seulement faire preuve de pudeur, mais il y a toutes les autres qu’on laisse venir habillées en short ou en mini-jupe, alors que c’est indécent.

 

Pourquoi les laisse-t-on faire ? Autant on peut penser que les élèves parlent en toute bonne foi et sans arrière-pensée, autant pour Alain Gresh, que l’on peut imaginer un peu plus rompu aux techniques d’argumentation, on peut se poser des questions. Il s’agit là de l’argument que Normand Baillargeon a appelé le « faux dilemme » : une dichotomisation pour faire comme s’il n’y avait que deux possibilités dans une situation donnée. C’est très simple : il y a d’un côté les laïcards, forcément  partisans de la décadence morale, interdisant toute manifestation de pudeur et, corollaire, forçant les jeunes filles à l’indécence ou tolérant cette dernière, et de l’autre les modérés (position revendiquée par A.Gresh), qui respectent la pudeur des élèves. Tout se passe comme s’il n’y avait que deux options, la première étant présentée comme inacceptable : il ne reste donc qu’à être d’accord avec A.Gresh. Bien évidemment, les choses ne se présentent pas exactement de cette façon, et si un élève (garçon ou fille) vient  au lycée avec une tenue qui ne correspond pas à la décence exigée par le règlement intérieur, on le lui fait remarquer. Il n’est pas vrai qu’il y a « deux poids, deux mesures ». On pourra toujours trouver quelques élèves qui passent entre les mailles du filet et se présentent en cours avec les sous-vêtements qui dépassent du pantalon, par exemple, mais cela reste très anecdotique.

 

Examinons ensuite un autre point : l’intervention d’ « experts de la question ». Nous prendrons trois exemples : deux émissions radio sur RTL et le journal télévisé de France 3 Paris-Ile-de-France.

 

Le 23 mars dans RTL midi, Philippe Tournier, proviseur du lycée Marcelin Berthelot, était invité à donner son opinion sur les événements. Soutenant plutôt la décision de la direction du lycée Blanqui, il affirme cependant que tel ou tel vêtement ne peut pas être qualifié de religieux a priori, ce qui montre qu’il ne voit peut-être pas à quel type de tenues il est fait référence ; mais surtout, il évoque à plusieurs reprises de mystérieux «  éléments de contexte » « que nous n’avons ni vous, ni moi ». Or, ce ne sont pas des éléments contextuels qui ont manqué, mais plutôt des éléments d’information sur la nature de ces tenues, où qu’elles soient portées. Encore une fois, une kippa perdrait-elle son statut de signe religieux si on la décontextualisait ?

 

Sur la même station de radio, Luc Ferry a aussi donné son opinion, le même jour. Son intervention est confuse. Il  ne désavoue pas explicitement la décision de la direction du lycée, mais ne la soutient pas non plus, et surtout, il avoue clairement ne pas connaitre grand-chose de l’affaire : « Est-ce qu’elles contournent la loi ou pas ?  Je n’ai pas vu les vêtements », puis : « Je ne suis pas certain que le costume traditionnel soit véritablement un signe religieux, il faut voir sur pièces et sur place, (…) encore une fois je n’y suis pas allé, je ne peux pas vous répondre  a priori. » En bref, il parle sans savoir, et cela ne semble pas poser de problème.

 

Enfin, et c’est sans doute l’exemple le plus gênant, Dounia Bouzar a commenté l’affaire dans le 19/20 de France 3 Paris-Ile-de-France. Cela est étonnant, mais elle ne semble pas non plus très documentée sur le type de robes dont il est question, et son propos apparait même contradictoire : elle dit d’un côté qu’il ne faut pas faire la « chasse à la moindre visibilité musulmane », reconnaissant donc implicitement que les jeunes filles portant ces abayas exprimeraient leur croyance par leur tenue, et pourtant, elle dit ensuite qu’il ne faut pas « interpréter la moindre longueur de centimètre d’une robe comme un signe religieux suspecté musulman parce que cela va provoquer de la surenchère ».

 

Le point commun de ces trois interventions est que leurs auteurs ne sont pas suffisamment documentés sur la question, mais que cela ne les empêche pas pour autant de donner leur avis. C’est problématique dans la mesure où ces personnes sont considérées comme « expertes » du sujet.

 

Pour terminer, revenons sur RTL, qui a décidément beaucoup parlé de l’affaire. Toujours le 23 mars, Alain Duhamel et Rokhaya Diallo commentent l’actualité dans l’émission "On refait le monde".

 

Au-delà du manque d’informations (ou des informations partiales) des invités, on peut s’interroger sur plusieurs propos tenus. Alain Duhamel :  « Je crois que ce sont des signes religieux mais je trouve complètement ridicule de leur interdire de les porter, je crois qu’il ne faut pas être formaliste à ce point, on a dit pas de voile, elles enlèvent leur voile, qu’on les laisse porter leur robe. Que ça ne soit pas un hasard si les robes leur arrivent  jusqu’aux pieds, au moment où on a tendance à les raccourcir, et que ce ne soit pas un hasard si elles sont noires parce que ça va avec les voiles de la même couleur (…) on ne va pas tout interdire tout le temps, quand même ». Voilà qui est fort intéressant : qui a dit « pas de voile » ? Cette référence à la loi de 2004 est plus qu’approximative, et peut-être est-ce cette approximation qui fait que M. Duhamel, reconnaissant pourtant le caractère religieux des tenues, demande qu’on ne les interdise pas.

 

Rokhaya Diallo, quant à elle, exprime un avis qu’elle dit informé, puisqu’elle « « [s’est] renseignée, [a] eu l’occasion d’échanger avec des personnes qui travaillent dans cet établissement scolaire et [a] écouté attentivement les témoignages des lycéennes ». Il est sûrement vrai qu’elle a écouté les élèves (sans soumettre leurs propos à une analyse critique), et pour ce qui est des personnels, elle n’a visiblement discuté qu’avec une partie d’entre eux, qui partageaient tous le même avis. C’est ainsi qu’elle déclare : « Je crois qu’on assiste véritablement à ce que j’appellerais moi une chasse aux sorcière, (…) elles ont tenté de porter un bandana mais elles n’ont pas le droit de le porter contrairement à leurs camarades qui, non musulmanes et non voilées à l’extérieur, ont le droit de porter le même bandana, donc on est quand-même dans un contrôle qui dépend du faciès et de l’origine religieuse, et là elles ont voulu porter leurs robes longues, a priori on a le droit de porter une robe longue mais c’est interprété comme un signe religieux », puis « On leur a interdit l’accès aux cours sous prétexte que leur robe était interprétée comme étant religieuse simplement parce qu’on savait qu’à l’extérieur du lycée elles se voilaient, donc là on est vraiment dans quelque chose qui ressemble à une forme de harcèlement ».

 

Encore une fois, l’accès aux cours n’a jamais été interdit aux jeunes filles : ce sont elles qui ont décidé de ne pas y aller. Les seules procédures qui permettent d’interdire à un élève d’aller en cours sont les suivantes : l’exclusion de courte durée, qui peut être décidée à l’interne sans conseil de discipline, la mesure conservatoire, mise en place si nécessaire pour assurer la sécurité d’un élève ou éviter les troubles dans un établissement avant la tenue du conseil de discipline, et enfin l’exclusion temporaire ou définitive soumise au vote. Aucune de ces trois procédures n’a été appliquée.

 

Ce que l’on peut principalement retenir et déplorer de ces exemples, c’est l’approximation des faits et la volonté de donner une opinion fondée sur des éléments d’information parfois superficiels. Il est compréhensible que le contexte, effectivement peu favorable aux musulmans, ait agité les passions, mais cela n’a pas aidé à sortir de cette crise par le haut.

Épilogue

Le Haut Conseil à l'Intégration a soutenu la décision du lycée Blanqui. Le Rectorat n’a pas donné suite. Aucun conseil de discipline n’a eu lieu et les jeunes filles continuent de venir en cours vêtues de leur "abaya", quasiment en nombre identique à ce qu’il en était avant l’affaire.

 

Cet article est issu du dossier L'intégration en débat, coordonné par Alain Seksig et Gayé Petek, membres du HCI et du comité de rédaction de la revue, à paraître en janvier 2012.

Pour citer ce document

Par Sophie Mazet, Professeure agrégée d'anglais « Voir ou ne pas voir, telle est la question ! - Est-il si difficile dans un lycée de reconnaître une tenue manifestant une appartenance religieuse ? », Revue Hommes et migrations. Article Hors dossier.
Mis à jour le : 06/02/2012, http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=6581

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