Revue Hommes et migrations

Littérature - Le lauréat 2011 du prix de la Porte Dorée

A l’occasion de l'année des Outre-mer et dans le cadre de la deuxième édition du prix littéraire de la Porte Dorée, décerné à Michaël Ferrier pour son roman "Sympathie pour le fantôme", la rédaction s’est entretenue avec cet écrivain qui réside au Japon depuis près de vingt ans sur sa conception de la culture française.

Enseignant à l’université Chuo de Tokyo, je suis spécialiste de la littérature française du XXe  siècle et de la littérature contemporaine, Céline, Proust, mais aussi la littérature dite « francophone », Maryse Condé, Aimé Césaire, Kateb Yacine… J’ai remarqué une ouverture très sensible à la créolité, au métissage culturel. Le Japon lui-même n’est pas un pays aussi homogène qu’on le dit souvent, il a connu des migrations depuis la fin du XIXe  siècle : Coréens, Chinois, Brésiliens, etc. Ce n’est pas central, mais beaucoup d’intellectuels et d’étudiants japonais s’intéressent à cette problématique.

Dans Sympathie pour le fantôme, vous avez choisi de présenter dans trois récits des personnes d’outre-mer qui ont été oubliées par l’histoire française. Pourquoi ?

Ce choix s’explique d’abord par des raisons personnelles. Je suis né à Strasbourg, je suis donc alsacien, français, européen. Mais, du côté de mon père, j’ai un grand-père mauricien, à moitié anglais, et une grand-mère indienne de Goa, à moitié portugaise. J’ai passé mon enfance au Tchad, à Madagascar, à Saint-Malo et à la Réunion, un parcours qui fait d’excellents Français… Par ailleurs, ces dernières années, la problématique de l’identité nationale a envahi tout l’espace public, pas seulement l’espace politique. Par les hasards de la vie, je suis venu m’installer au Japon et j’avais envie de me servir de ma position excentrée, décentrée, en Extrême-Orient, pour aborder, sous une forme romanesque et non dans un essai théorique, cette question qui me semblait très mal posée. C’est une histoire de France par les marges que je propose avec ces trois personnages qui ont joué un rôle très important. Il y a Ambroise Vollard, un marchand d’art fantastique qui a ouvert la France à l’art moderne et qui a été reconnu récemment par les Etats-Unis, puis Jeanne Duval, la muse de Baudelaire, qui est au cœur de son œuvre mais qui est le plus souvent présentée sous un éclairage très négatif – c’est l’occasion aussi d’évoquer le voyage que Baudelaire a fait très jeune dans l’océan Indien –  et enfin Edmond Albius, un esclave qui a découvert la fécondation artificielle de la vanille sur l’île de la Réunion, assurant la fortune de cette île et de tous les planteurs.

Pour écrire sur ces trois figures, j’ai fait un travail d’archives, et pour Edmond Albius, je suis allé aussi fouiller du côté de la mémoire collective.

Toute nation s’invente une histoire. L’histoire de France est d’abord une fiction, puisqu’on sélectionne des moments considérés comme importants tout en en gommant d’autres, estimés moins importants. On construit un récit, souvent linéaire. Eh bien, ces trois vies viennent couper le fil principal du récit écrit du point de vue de l’Hexagone.

Votre roman est aussi l’occasion d’une critique virulente des médias et du monde universitaire. Pourquoi vous êtes-vous focalisé sur ces milieux ?

Les médias, l’université et les circuits de la culture à l’étranger façonnent un discours sur la France et construisent une certaine histoire de ce pays. Je le dis sans les incriminer mais en essayant de décaler un peu la perspective : je fais un pas de côté pour jeter une lumière neuve.

Cette relecture de l’histoire de France est déjà en route. Le mouvement est lancé avec une recomposition complète de ce grand débat un peu tarte à la crème sur l’identité nationale. On sent que la France est dans une période de mutation extrême. Et il va bien falloir que cette mutation se mette en récit et pénètre les institutions. Ce n’est pas un désir personnel. Cela a déjà commencé et ne se fera pas sans frictions. Les voix un peu discordantes vont devoir s’intégrer mais aussi préserver leur spécificité dans un ensemble constitué depuis très longtemps, un ensemble doté d’une structure très forte et très centralisée. Cela ne se réalisera pas d’un seul coup, mais le but est de le faire de la manière la plus douce et la plus juste possible.

La littérature n’est-elle pas déjà ouverte à des voix plurielles ?

La France a une longue tradition de la littérature venue d’ailleurs. Ce qu’on appelle la « littérature francophone » s’est imposée dans les grandes maisons d’édition françaises. En même temps, la francophonie est une réalité mouvante, souvent ambiguë. Elle est devenue le fer de lance d’une certaine diversité. Dans certains milieux, notamment dans les institutions culturelles à l’étranger, elle joue un rôle positif mais trop souvent minoré ou instrumentalisé.

La France est un pays complexe, contradictoire, explosif. C’est cette complexité-là qui fait sa richesse. Il est important de montrer qu’elle est constitutive de son histoire. Il y a un vrai travail historique à effectuer pour sortir du récit classique un peu ossifié. L’histoire de la langue, de la culture, du territoire, dans des domaines variés, est faite de mélanges, de cristallisations provisoires. La France est un organisme vivant qui évolue. Elle n’est pas figée dans une identité nationale statufiée.

Et c’est pourquoi un des enjeux de Sympathie pour le fantôme, c’est aussi la défense de la littérature. On est dans un monde où les images prennent de plus en plus d’importance. L’écrit met en jeu d’autres réseaux de la connaissance et d’autres façons de poser les problèmes.

Marie Poinsot, rédactrice en chef de la revue

Prix Porte Dorée 2011

Complément d'information : la revue a publié plusieurs numéros sur le thème des nouvelles mobilités dans l'espace Outre-marin :

- L'espace caribéen, qui a donné lieu à un rendez-vous à la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration.
- Minorités et migrations en Bulgarie, voir le Hors dossier : l'interculturalité sur l'Île de la Réunion

- Diasporas caribéennes

Ecoutez l'interview de Michaël Ferrier

Entretien avec Ferrier

Entretien de 20 min
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