Revue Hommes et migrations

La Maison jaune

Amor Hakkar

Par André Videau

Article issu du N°1271,  janvier-février 2008 : La Convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants. Enjeux et Perspectives.
Rubrique : Chronique cinéma

La terre des Aurès(1), dans l’Est algérien, est aride et austère. Les habitations, sommaires, souvent très éparpillées, sont dépourvues du moindre confort. Les familles de fellahs doivent travailler dur pour subsister. Ainsi de Mouloud et Fatma, qui supportent leur condition avec beaucoup de courage et de dignité. Les temps sont plus difficiles encore pour eux depuis que leur fils aîné effectue son service militaire. Aya, adolescente d’une douzaine d’années, a pris le relais et seconde vaillamment son père aux travaux des champs et dans la revente directe des récoltes aux villageois, seule activité un peu lucrative qu’ils tirent de leur lopin. Les deux cadettes seraient en âge d’aller à l’école, mais hélas, on n’en voit guère à l’horizon. Si cette situation déplorable n’a alors rien d’exceptionnel, le décor et les personnages sont ici campés sans misérabilisme. On est même presque surpris de l’esthétisme tranquille qui se dégage d’une réalité aussi pénible, et que les épreuves qu’a subi cette contrée soient passées sous silence comme si elles n’avaient pas laissé de traces. Comme si la mechta, les hameaux et ce que l’on peut voir des faubourgs d’une ville assez proche, étaient restés en marge de l’histoire, figés dans une pauvreté digne, à peine touchés par les signes d’une modernité artificiellement plaquée. Une paire de gendarmes surgit dans cette simplicité bucolique. Ils ne peuvent être que des oiseaux de malheur. Leur message est laconique : le fils militaire est mort accidentellement. Il faut aller identifier son corps à la morgue. Sans se laisser terrasser par le chagrin, le père refuse de respecter les lenteurs de la procédure. Il veut ramener au plus vite la dépouille de son fils pour lui offrir une sépulture parmi les siens. Cette nouvelle tragique va-t-elle bouleverser l’équilibre apparent, entraîner des révélations, avoir des conséquences graves ? Bien au contraire. Le road movie funéraire qui s’engage va procéder des mêmes principes. C’est un acte de piété, pas de rébellion, pas même de suspicion. On ne se pose aucune question sur la mort du jeune homme. Accident de la circulation. Point final. Mouloud enfourche son tricycle Lambretta, celui qui sert à la livraison des produits de ses plantations, et part à l’aveuglette accomplir son devoir. Sur son parcours et au cours des démarches qu’il effectue, chacun se montre compatissant et serviable : les automobilistes, les piétons, le pompiste, les employés des pompes funèbres comme les autres fonctionnaires
qui s’affranchissent des horaires et des règlements, la police qui prête son gyrophare pour rouler la nuit, le maire, le sous-préfet... Ce n’est pas tout : l’ingrate terre d’Algérie se met à produire des patates à la pelle, les commerçants achètent les récoltes en avance sur recette, le cafetier paie sa tournée et cède sa télé pour une bouchée de pain. Enfin, dernier miracle de la fée électricité : l’installation du courant, en deux temps, trois mouvements, dans le douar le plus reculé. Pourquoi, dans la foulée, ne pas avoir demande l’eau courante, la route goudronnée, le dispensaire, l’école ? “Tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil”, et l’imam peut prononcer son sermon sur une affaire close. On comprend volontiers la fonction de ce cinéma balsamique destiné à panser les blessures, physiques et morales, d’un pays meurtri par quarante années de guerre et de déconvenues. Si le pharmacien de la petite bourgade n’a pas de remède contre la tristesse qui afflige la mère et les proches du défunt, si les recettes coutumières restent sans effet (acheter un chien, peindre la maison en jaune...), le jeune réalisateur recourt à une thérapie : un film bienveillant pour réconcilier les Algériens avec eux-mêmes. Une sorte de produit dérivé du pacte de concorde civile. On peut ainsi regretter que le film apparaisse comme démonstratif et simpliste : d’autant qu’il s’en dégage souvent une émotion vraie (due sans doute à la part personnelle que l’auteur y a mis, ayant lui-même subi l’épreuve du rapatriement d’un corps. Enfin, le recours à la langue chaouîa,mélée d’arabe et de kabyle rustiques, tout comme la participation de comédiens locaux non professionnels, confère à l’ensemble une part indiscutable d’authenticité. Autre regret : l’auteur, par timidité ou conformisme, s’est contenté d’effleurer des sujets qui auraient donné à l’ensemble plus de profondeur et de vigueur. Quelle place les femmes du monde rural occupent- elles dans le quotidien et dans des moments exceptionnels ? Quels sont les rapports entre pères et filles dans un milieu traditionnel ? Comment porter le deuil d’un fils aîné ? Comment gérer l’intrusion de la modernité dans un univers archaïque ? (jolie trouvaille de la cassette posthume). Ce film, trop souvent cantonné dans une émotion de bon aloi et un respect naïf vis-à-vis de l’ordre établi, n’est cependant pas sans promesses ; mais il serait prématuré de le comparer avec les œuvres plus fortes du cinéma iranien ou argentin.

Pour citer ce document

Par André Videau « La Maison jaune - Amor Hakkar », Revue Hommes et migrations. Article issu du N°1271, janvier-février 2008 : La Convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants. Enjeux et Perspectives..
Mis à jour le : 09/06/2011, http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?/numeros/la-convention-des-nations-unies-sur-les-droits-des-travailleurs-migrants/4989-la-maison-jaune

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