Revue Hommes et migrations

Regards photographique sur les populations roms

Entretien avec Jean-François Joly, réalisé par Marie Poinsot et Anne Volery

À l’occasion de l’exposition Mondes Tsiganes. La fabrique des images, organisée au Palais de la Porte Dorée du 13 mars au 18 août 2018, la revue Hommes & Migrations a choisi de présenter le travail d’un photographe dont les photos viennent d’entrer dans les collections du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Regards photographique sur les populations roms

Entretien avec Jean-François Joly, réalisé par Marie Poinsot et Anne Volery.

À l’occasion de l’exposition Mondes Tsiganes. La fabrique des images, organisée au Palais de la Porte Dorée du 13 mars au 18 août 2018, la revue Hommes & Migrations a choisi de présenter le travail d’un photographe dont les photos viennent d’entrer dans les collections du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Hommes & Migrations : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre parcours de photographe ?

Jean-François Joly : Je suis arrivé à Paris dans les années 1985-1986 pour être photographe. Autodidacte, j’ai débuté par des photographies en studio et de mode, ce qui présente un grand écart avec ce que je fais aujourd’hui. J’ai commencé la photographie dite de reportage dans les années 1990, suite à un ras-le-bol du studio et parce que je venais de découvrir le travail d’un photographe suisse entré chez Magnum, Werner Bischof. Au-delà de ses photos, j’ai lu ses lettres qui m’avaient particulièrement touché pour la qualité des échanges très humanistes qu’il avait avec son agence sur ses travaux. Je me suis décidé à sortir du studio et à aller à la rencontre des gens. J’ai réalisé pendant dix ans des reportages « classiques ». Dans les années 1990, j’ai opéré un tournant dans ma carrière en arrêtant les commandes de presse pour me consacrer à un travail plus personnel.

H&M : On vous présente comme faisant de la photographie documentaire. Pouvez-vous définir pour nous ce qu’est la photographie documentaire pour vous ?

J.-F. L. : La photographie documentaire serait paradoxalement une photographie sans photographe, la plus neutre possible, celle où la présence du photographe ne serait même pas soupçonnée. Pour moi, cette photographie s’inscrit dans le temps, en dehors de toute contingence et de toute actualité. Elle est destinée à faire référence sur une période donnée pour l’avenir. Elle montre des hommes et des femmes dans leur environnement et se fixe comme mission d’inventorier les réalités humaines et de constituer les archives de demain. Mes travaux portent sur les gens qui dérangent et que l’on ne veut pas voir, par exemple les sans domicile fixe que j’ai suivis pendant très longtemps. Avec eux, j’ai commencé à travailler avec des polaroïds pour remplacer les petits tirages en 10 x15 cm que je leur offrais quand je les photographiais.

Quand j’ai investi le centre de soins dirigé à l’époque par Xavier Emmanuelli, avant qu’il ne mette en place le Samu social, je me suis dit que je n’allais pas forcément revoir ceux qui ne font que passer par ce centre. Me rappelant du polaroïd dont je me servais pour faire des tests de lumière durant ma période de studio, j’ai utilisé un appareil qui me permettait d’avoir un négatif à conserver et la photo de la personne photographiée que je pouvais lui remettre immédiatement. Cela a changé mon rapport à l’autre : ne plus prendre mais aussi donner. Le don et le contre-don se réalisaient grâce à une photographie que je retrouvais parfois sur un meuble. Parfois les personnes me donnaient aussi des photographies qu’elles avaient prises d’elles-mêmes, les naissances, les mariages, etc. Aujourd’hui, avec l’habitude des selfies, ces supports polaroïd ne sont plus vraiment recherchés.

À travailler dans la durée, j’ai remarqué que je pouvais être bien accueilli au départ tout en finissant par déranger, notamment les administrations, parce que je vois et entend des choses. Il est important de réaliser chaque travail photographique dans la durée pour créer des liens, des événements. Au moment de faire l’édition de mon travail, je tâche d’être au plus juste de ce que j’ai vu, senti, entendu, etc. On ne doit pas se censurer à la prise de vue, sans non plus être obligé de tout montrer au moment du rendu.

H&M : La série de photographies dans les collections du Musée national de l’histoire de l’immigration, intitulée D’est en Ouest. L’immigration Rom, s’inscrit dans un vaste travail que vous avez mené pendant plusieurs années. Pouvez-vous nous en parler ?

J.-F. L. : Au début des années 1990, la construction européenne était au centre des débats et je trouvais étrange que l’on ne parle jamais des Roms, la première minorité transnationale. Les sujets que je proposais n’intéressaient pas la presse. En 1997, j’ai reçu du Luxembourg une bourse pour mener un projet sur les Roms. Je suis allé en Roumanie d’où étaient originaires des Roms que je voyais ici. J’ai photographié des populations qui vivaient sur des décharges. Je suis allé par la suite au Kosovo en pleine guerre en 1999, et j’ai travaillé sur un ancien terrain militaire qui avait accueilli 1 500 Roms soupçonnés d’avoir réalisés les basses œuvres des Serbes et qui avaient été expulsés de leur village. Puis je me suis rendu en Macédoine aux côtés de Amnesty International où j’ai photographié des Roms qui, pour la première fois en Europe, avaient été dédommagés après avoir subi de graves violences policières. Ensuite, j’ai travaillé avec l’association le Perou en  région parisienne et réalisé des photos pour faire des curriculum vitae de gens qui, tout en habitant dans un bidonville, qui parlaient plusieurs langues. Il s’agissait de mettre en évidence leurs compétences, leurs ressources et leurs savoir-faire. À cette occasion, avec le photographe Adel Tincelin, j’ai organisé des ateliers avec des enfants qui ont réalisé un petit ouvrage retraçant leur vie quotidienne de manière assez intime.

Les photographies acquises par le Musée national de l’histoire de l’histoire de l’immigration ont été prises à Gerland un quartier de Lyon, à Ris Orangis et à Aubervilliers entre 2000 et 2014. Quelques soient le lieu et la population concernés par la photographie, je cherche toujours la clé pour entrer en contact. Cette clé est souvent une personne de confiance qui va me servir d’interprète avec les personnes photographiées. Je lui demande de leur dire que je suis un étranger, que je ne fais pas partie de leur communauté et qu’un jour je vais repartir. Je lui dis de leur expliquer ma démarche et de bien insister sur le fait que mon travail ne va rien changer à leur situation. C’est très important de ne pas susciter de faux espoirs. Je ne recherche pas une adoption mais une adhésion au projet. Je fais de l’image et porte un autre regard sur ces populations souvent discriminées qui vivent dans des conditions déplorables et inhumaines en Europe. Contrairement à ce que l’on veut entendre, beaucoup d’entre eux étaient et sont aujourd’hui sédentaires, même si certains se déplacent comme travailleurs saisonniers.

H&M : Vous travaillez autour du portrait. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que le portrait vous permet d’exprimer ?

J.-F. L. : Le portrait, c’est une vie, une histoire, des stigmates et quelques mots qui parlent de ces personnes. Il raconte bien plus qu’une scène plus large, par exemple un terrain vague où vivent 15 familles et dont la photographie ne permettra pas forcément de faire adhérer ceux qui vont regarder cette situation. Le portrait photographique nous place face à une personne, les yeux sont très nets et nous regardent. Il donne à voir également des détails de l’environnement en arrière-plan. Si lors la scénographie d’une exposition les présente en cercle, les portraits vont interpeller les visiteurs comme si les personnes photographiées les observaient. Ils sont complétés par des entretiens sur leur quotidien, leur survie, leurs difficultés, leurs soucis mais aussi leur débrouillardise.

H&M :  Nous proposons actuellement une exposition sur la représentation photographique des mondes tsiganes du XIXe siècle jusqu’aux années 1960-1970 où nous montrons notamment la construction de stéréotypes et de préjugés par l’image. Votre travail vise au contraire à déconstruire ces préjugés. Quelle place que peut prendre le photographe aujourd’hui dans ces questions liées à la connaissance de l’autre ?

J.-F. L. : Autrefois les photographies montraient les Roms identifiés par des objets stéréotypés comme, par exemple, des instruments de musique et, souvent de manière anecdotique, dans des scènes répétitives – faire la manche, être au sol avec une pancarte. Ces images entretiennent le rejet de ces populations dans l’opinion publique. À ma connaissance, les institutions patrimoniales ne se soucient pas de passer des commandes sur les Roms pour aider à déconstruire les images qui leur sont accolées. Parfois, elles font rentrer certaines photographies dans leurs collections. Mais ces photographies dérangent et, souvent, les institutions les laissent dans les réserves plutôt que de les exposer.

L’édition photographique couvre davantage les populations Roms. On connait tous le travail de Josef Koudelka sur les tsiganes. La production de ces livres de photographies reste marginale dans le monde de l’édition. Les associations mobilisent les photos pour des recherches ou pour sensibiliser l’opinion en montrant et en démontrant ce monde rom placé à la périphérie de nos sociétés. Mes expositions tournent aussi dans divers lieux sur ces thématiques-là. Aujourd’hui, je suis passé à la vidéo car je m’intéresse aux sons, aux langues, qui me manquaient dans la photographie.

NB : Interview publiée dans le dossier 1321 de la revue, paru en avril 2018.

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