Revue Hommes et migrations

Vers la fin du " paradigme de l'immobilité " ?

Journée d'étude du 18 mai dernier au Musée national de l'histoire de l'immigration

A l’occasion des 50 ans de notre revue Hommes & Migrations, plutôt que de remuer les cinquante ans d’histoire passée et ressassée, notre équipe a préféré réfléchir à l’avenir des migrations (sciences politiques, géographie, sociologie…).

Cette journée a été introduite par Benjamin Stora, historien et président du comité d’orientation du Musée national de l'histoire l’immigration et animée par Marie Poinsot, rédactrice en chef de la revue en présence de plusieurs membres du comité de rédaction et de collaborateurs réguliers de la revue.

Dans un premier temps, les intervenants et le public ont réfléchi à un panorama des migrations internationales présenté par Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS (CERA-Sciences Po) et François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l’université de Liège (CEDAM), à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et dans un deuxième temps Antoine Pécoud professeur de sociologie à l’université Paris XIII et Serge Weber géographe de l’université Paris Est, nous ont présenté les frontières et les gouvernances des migrations internationales.

De l’avenir des migrations et des frontières ressort un paradoxe auquel il paraît difficile de se soustraire. Se profilent, d’un côté, une ouverture et des mobilités accrues par les phénomènes environnementaux, économiques, politiques et la globalisation de l’économie et d’un autre côté une attitude méfiante à l’égard des frontières et de la globalisation des migrations.

Les migrations : un phénomène structurel au monde

Ce paradoxe serait de prime abord lié au fait que nous avons jusqu’ici traité les migrations comme des phénomènes conjoncturelles et non comme l’une des structures de notre monde. Catherine Wihtol de Wenden explique que les « migrations sont ancrées dans les réalités structurelles du monde ». Pour François Gemenne, cette « structuralité » est « liée  aux inégalités d’un monde globalisé » qu’on « ne peut traiter comme un problème à résoudre, voir comme une crise ». Les migrations sont un phénomène inhérent au monde global, elles ne peuvent être résorbées et il serait même contre nature de vouloir les abolir complétement - ce que les politiques migratoires actuelles doivent désormais prendre en compte.

Les raisons pour lesquelles les hommes migrent diffèrent autant que le leurs lieux de déplacement. Les migrations produisent des catégories de migrants distinctes : migrants économiques, réfugiés, mineurs isolés, migrants environnementaux, demandeurs d’asile… Celles-ci « se superposent les unes aux autres » (Catherine Wihtol de Wenden), et souvent ces typologies empêchent de considérer réellement le migrant selon ses réels besoins et demandent. Les politiques migratoires conditionnent ces classifications ainsi que les migrations tout en ne les maitrisant pas tout à fait.

Catherine Wihtol de Wenden nous rappelle par exemple que certains types de migrations sont  internes à une région : « il y a de nouvelles mobilités du Sud au Sud. Les Chinois se déplacent dans toute la région d’Asie du Sud-Est, les Philippins ont fait de leur migration une économie à l’échelle du pays. Les Etats-Unis s’interrogent aussi sur leur identité, sur l’hispanisation des Etats du Sud. L’Amérique latine est un vrai continent migratoire à lui seul puisque l’essentiel des migrations sont internes et dont la plupart proviennent des pays andins ». Elle complète son propos en expliquant que les pays du Sud, contrairement aux vieux pays d’immigration, n’ont pas de politiques migratoires définies et n’ont pas réellement les moyens de leur faire face  : « parmi ces pays du Sud, cinquante ne sont pas signataires de la convention de Genève sur l’asile. Ils sont confrontés à un nouveau type de flux : les déplacés environnementaux, qui représentent l’essentiels des déplacés du Sud au Sud ». Ceci floute d’autant plus les catégories de migration. Les perceptions que chacun peut avoir sur les déplacements internes à un pays ou à une région diffèrent selon les personnes que l’on considère. François Gemenne dénonce le fait qu’en France, on qualifie l’acte de quitter la province pour Paris comme un « déménagement » alors qu’en Chine le même phénomène est considéré comme une migration interne.

L’erreur actuelle est d’appréhender les migrations comme des crises « dont il faudrait se débarrasser » (François Gemenne). Le monde s’organise autour des migrations, elles seront toujours essentielles à son fonctionnement. Catherine Wihtol de Wenden rapporte que le Programme des nations unies pour le développement a prouvé que les migrations étaient un « facteur essentiel pour le développement humain ». De fait, les déplacements de populations sont créateurs de dynamiques, d’échanges de cultures, de biens…

Pour Antoine Pécoud, « il faut nuancer cette notion de crise. Il n’y a pas vraiment de changement structurel mais une nouvelle sensibilité politique à l’incapacité des Etats. Aujourd’hui on leur demande de contrôler ce qu’ils n’ont jamais contrôlé. La question tourne autours de la tolérance à l’égard de l’échec plutôt qu’à l’échec lui-même »… Or, en considérant les migrations comme des crises et non comme une structure du monde, les Etats ne se situent pas sur le bon niveau de gouvernance produisant ainsi un perpétuel sentiment d’échec à l’égard des migrations. 

Les enjeux des politiques migratoires

Le contrôle des migrations « est le principe de la souveraineté des Etats sur leurs territoires et sur l’accueil des populations » (Antoine Pécoud).

L’ordre étatique tel qu’on se le représente aujourd’hui est hérité du XVIIe siècle. Le traité de Westphalie qui met fin à la Guerre de Trente ans en 1648 définit l’Etat comme la juxtaposition d’une population et d’un territoire. Sur cette notion se « fonde les prémices du droit d’asile qui reconnaît un individu en désaccord avec son souverain le droit de quitter le territoire » (François Gemenne). Pourtant, cette perception westphalienne de l’Etat est en complète désharmonie avec le monde globalisé d’aujourd’hui. Catherine Wihtol de Wenden évoque ce  déséquilibre dans l’introduction de son ouvrage « La question migratoire interne au XXIe siècle. Migrants, réfugiés et relations internationales où elle explique clairement que « les migrations sont un élément qui dérange et déconstruit l’ordre international classique ».

Si l’on considère les politiques migratoires sur un temps plus long, on remarque pourtant que l’Etat n’a pas toujours eu la main mise sur les gouvernances des migrations internationales. « Au XIXe siècle ce sont les employeurs, les corporations qui faisaient circuler la main d’œuvre en fonction des intérêts commerciaux, économiques, industriels. L’Etat a tenté de s’imposer en choisissant les personnes ayant le droit d’immigrer en créant des passeports (…) Mais dans les faits, les Etats n’ont jamais régulé les migrations » précise Antoine Pécoud.

Depuis le XIXe siècle donc, on surestime la suprématie des Etats dans le contrôle des frontières et des migrations. Les Etats sont trop dépendants de secteurs économiques privées et du travail que les entreprises ont la capacité de créer pour être totalement maîtres des flux migratoires mondiaux. Par exemple, les Etats les plus pauvres sont dépendants du capital des pays riches et des compagnies internationales.

Au Sud, certains pays sont même devenu esclave de l’économie mondiale. Ceux-ci perdent leur souveraineté sur le territoire au profit de compagnies internationales. Ainsi, François Gemenne explique qu’un phénomène est à l’œuvre en Afrique trouvant très peu de résonnance en Europe. C’est « l’accaparement des terres ». Certains Etats vendent ou louent toute une partie de leurs territoires à d’autres Etats ou à des compagnies privées. « Ce sont, en général, des terres cultivables utilisées pour nourrir des populations ou pour produire des biocarburants. Les occupants sont dépossédés de leurs terres et leurs vies ne sont absolument pas prises en compte. Ils sont expropriés, généralement sans la moindres compensations ou accompagnements. Ces pratiques sont légales : l’Etat à le droit de vendre une partie de son territoire ». Les multinationales exercent un contrôle plus ou moins efficace sur les migrations que les organisations internationales, comme l’ONU, essaient de contrebalancer avec l’aide des pays du Sud.

Serge Weber ajoute qu’à l’avenir, la mondialisation pourrait devenir une menace pour le travail parce que « tous les travailleurs pourraient devenir précaires. L’érosion de l’Etat providence, de la politique de protection des travailleurs, à l’œuvre lentement mais sûrement dans beaucoup de pays de pays mènerait à cela ». Il précise que « la mobilité du travail est jumelle de la mobilité du capital. Certains se retrouvent dans des contextes nationaux, privés d’emploi. On oppose souvent le chômage et le travail des migrants. Mais le fait d’avoir un stock de chômeur permet de faire pression sur les autres ».

Dans un contexte national pourtant, les migrations n’auraient pas d’effet néfaste sur le marché de l’emploi intérieur. Actuellement, la France repose sur une économie tertiaire où le stock d’emploi n’est pas fixe, favorisant ainsi l’entreprenariat, très prisé par les populations issues de l’immigration. Pour François Gemenne, « le nombre d’emploi dépend de son dynamisme et plus il y a d’entrée et de sortie sur un territoire, plus l’économie est dynamique », auquel Serge Weber ajoute que « les entrepreneurs migrants contribuent à changer les regards sur l’immigration. Les petits, moyens ou grands entrepreneurs, qu’ils exercent dans un secteur formel ou informel, se débrouillent ».

La structuralité des migrations préexistait à la globalisation. Pourtant, cette dernière est à la fois une cause et une conséquence des déplacements humains : dans ce monde interconnecté, chaque décision pèse et a des conséquences sur d’autres populations du monde. « Ce que l’on fait sur la scène internationale (…) à des conséquences là-bas » ; « beaucoup de décision qui n’ont rien à voir avec la migration, et d’ailleurs n’ont jamais été pensé comme ayant un impact sur la migration, se répercutent sur des régions qui n’ont rien à voir avec les pays qui ont décidé d’intervenir… » explique Catherine Wihtol de Wenden. Ainsi, si les Etats se convainquent qu’ils ont la capacité de contrôler les migrations, leurs pouvoirs de décision va au-delà de leur sphère de compétence. L’exemple du Made in France est ressorti plusieurs fois des échanges : privilégier l’industrie française laisse pour compte les travailleurs étrangers.

Vers quel monde vont nous mener les migrations ?

Selon François Gemenne, « les réactions politiques du moment vont à contre-courant du sens de l’histoire ». Il semblerait que le concept de souveraineté nationale que nous avons définit plus haut, juxtaposant population et territoire ne soit plus d’actualité. Le problème viendrait du fait qu’il y a une fracture de la mondialisation : d’un côté, il y a ceux qui en profitent et ceux qui en pâtissent créant ainsi deux élans mondiaux contradictoires. « Bien sur, il y a un risque de la mondialisation, entre une partie de la population, l’élite cosmopolite qui en saisirait les opportunités, en terme de carrière, de résidence, d’amour de mariage et de filiation et une autre partie qui ne pourrait pas goûter aux opportunités de la mondialisation, la verrait comme une menace et se raccrocherait aux frontières comme le dernier rempart ». Cette dernière logique de « xéno-défiance » trouve des résonnances dans les styles de gouvernement actuels. A gauche, on favorise « des politiques économiques de ré-industrialisation de la France » et à droite « des logiques de renforcement des frontières et de xénophobie d’Etat ».

A ce propos, Serge Weber explique que les Etats, les entreprises multinationales et les organisations internationales se reposent sur une logique de contrôle bipolaire : d’un côté, ils favorisent les migrations tout en en gardant le contrôle. C’est ce qu’il appelle la politique de la « porte entrouverte » : « le contrôle, la surveillance ou l’entrave à la mobilité rendent le passage des migrants plus difficile mais cela ne les empêche pas pour autant de passer. L’entreprise est risquée mais l’espoir est entretenu ».

Finalement, la globalisation du travail joue en faveur de l’ouverture des frontières. Pourtant, les Etats n’en ont pas le contrôle, et contrairement aux compagnies multinationales, ils sont plus réticents à l’ouverture des frontières et contribuent aux attitudes xéno-défiantes. La politique de l’Union européenne et de la Turquie participe de ce genre de comportement. Pour Catherine Wihtol de Wenden, l’Union européenne demande à la Turquie de « filtrer les demandeurs d’asile vers l’Europe et de garder ceux qui ne peuvent pas être admis » alors que d’après Antoine Pécoud ces « tractations n’ont rien de politique. L’Europe propose une somme d’argent pour que la Turquie contrôle les migrations à sa place. C’est une marchandisation de la politique migratoire, d’autant que cette somme d’argent dédiée à la Turquie passera aussi parmi les organisation internationale ».

Les Etats ont tendances à vouloir contrôler les migrations au-delà de leurs frontières : les migrations doivent être gérées hors des frontières et par des acteurs autres que l’Etat. L’Australie par exemple négocie des accords de migration avec les îles de Tuvalu pour que celles-ci prennent en charge leurs demandeurs d’asile. Le gouvernement australien finance les prisons qui abriteront les individus en attente d’une réponse car toutes personnes demandant l’asile en Australie « ne peut y résider pendant la durée de l’examen de la demande » (François Gemenne).

Antoine Pécoud explique également que l’Etat se repose beaucoup sur les entreprises privées pour réguler l’immigration. Ainsi, les compagnies aériennes exécutent le travail des douaniers en contrôlant l’identité des voyageurs en avion. Des entreprises de haute technologie conçoivent et construisent des technologies de contrôle, utiliser dans les postes frontaliers et les aéroports…

Ces logiques migratoires et les politiques qui leurs répondent rendent totalement désuètes les perception que l’on a de nos Etats-nation parce que  « les migrations posent la question des liens entre nationalité et citoyenneté et celle de la juxtaposition de la population et d’un territoire ». A l’avenir, l’Etat pourrait être dissocié de son territoire. D’après François Gemenne, aujourd’hui seule la Belgique a su se détacher du modèle étatique westphalien. Elle aurait « inventé une sorte de sous-Etat fédéral » « les communautés ne sont plus liées au territoire où les populations habitent, elles sont liés par leurs langues. Et cela ouvre une infinité de possibilité… ».

Pour cela, il faut que notre rapport aux migrations et à l’Etat change. Ces derniers doivent se détacher du « pass dependancy » qu’ils se sont tracés. Mais les chercheurs spécialisés dans les migrations ont aussi leur rôle à jouer dans l’évolution des mentalités, « ils ont une responsabilité dans le débat public. Or, ils sont trop timides et timorés dans leurs interventions. Notre rôle est de rectifier les idées reçues, les mensonges et les préjugés mais nous sommes dans une logique défensive par rapport à un agenda médiatique qui a été confisqué par l’extrême-droite. Il faut que les chercheurs soient plus offensifs et capables de proposer les termes d’un autre débat politique et médiatique. Ils doivent être ceux qui posent les questions » (François Gemenne).

Cette journée riche en échange a été l’occasion d’évoquer de nombreuses thématiques susceptibles d’être décisives dans les années à venir. L’urbanisation croissante, les villes mondes, façonnent les migrations en tant que lieu de lieu de d’arrivée et de transit des migrations régionales et internationales. Les actions des organisations internationales pour le développement des pays du Sud peuvent être considérées à la fois « comme un changement de paradigme » ou comme « un vernis qui recouvre des préoccupations sécuritaires » (Antoine Pécoud) alors que les migrations environnementales seront « à inscrire à l’agenda international des grandes questions de ce siècle » (Catherine Wihtol de Wenden).

Toutes ces interrogations changent nos manières classiques de considérer les migrations. A l’avenir, nous verrons notre époque « profondément anachronique, qui a tenté de résister coûte que coûte à des évolutions qui paraissent pourtant inéluctables » (François Gemenne).

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Dossiers publiés dans la revue (en libre accès) : Mondialisation et migrations internationales (Catherine Wihtol de Wenden, 2008) - La convention des Nations Unies sur les droits des migrations (Antoine Pécoud, 2008) - Migrations et environnement (François Gemenne, 2010) - Frontières (Catherine Wihtol de Wenden, 2013) -

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