Revue Hommes et migrations

Migration des Roms en Europe

Retour sur une problématique qui fait débat

La question de l’expulsion des Roms vers leur pays d’origine occupe le débat français sur l’immigration depuis cet été. La confusion s’installe entre des populations françaises nomades - « tziganes » ou « gens du voyage » - et les migrants Roms venus d’Europe ; résulat d’une discrimination partagée dans l’opinion française à leur égard. Hommes & Migrations rappelle quelques précisions sur ces derniers, qui sont principalement originaires de Roumanie et de Bulgarie.

Flash-back : Le numéro 1275 (septembre - octobre 2008) de la revue explorait les situations des minorités nationales en Bulgarie - et plus généralement dans les Balkans - montrant la complexité des migrations qui ont émergé après l’éclatement de l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle, la chute du mur de Berlin, puis l’effondrement du bloc soviétique, bref la balkanisation de cette partie de l’Europe.

« Un peuple sans Etat »

Dans ce dossier, Blagovest Njagulov rappelle que la minorité Rom présente en Bulgarie est loin d’être une ethnie homogène, mais se caractérise par le fait d’être " un peuple sans Etat ", mais aussi " par un taux élevé de natalité, par l’espérance de vie la plus faible et par une faible intégration sociale, tout en faisant l’objet de stéréotypes négatifs et de discriminations, comme dans d’autres pays " (p 20-21). Il souligne également que sa situation s’est aggravée depuis la crise économique déclenchée par la transition démocratique, ce qui explique selon lui une émigration importante vers l’Europe de l’Ouest à la fin du XXe siècle. En conséquence, la grande majorité des migrants roumains ou bulgares présents en Europe occidentale n’est pas rom et l’assimilation des uns aux autres relève déjà d’un amalgame politique.

Mais cette présence des Roms n’est pas récente en Europe occidentale et elle concerne de nombreux peuples " tsiganes ", n’ayant pas forcément les mêmes origines, les mêmes identités culturelles et religieuses, les mêmes situations sociales et économiques dans les pays où ils résident avant de migrer, précise Alexei Pamporov (p 77). " Aujourd’hui, malgré les tentatives - de la part de certaines ONG - d’imposer le terme " rrom " à tous les Tsiganes et de leur trouver une origine commune, il convient de constater qu’il n’y a pas un peu rrom, mais de peuples tsiganes n’ayant pas la même histoire " (p 76).

Des vagues migratoires successives

Elena Marushiakova et Vesselin Popov rappellent que " l’histoire des Tsiganes, depuis leur passage de l’Inde à l’Europe voici plusieurs siècles, a été marquée par plusieurs grandes vagues de migration, au cours desquelles ils franchissent les frontières des Etats, se dispersent sur de nouveaux territoires et investissent un nouvel espace social et économique. La première vague se situe au début du XVe siècle, quand plusieurs groupes de Tsiganes pénètrent en Europe occidentale. La seconde vague a lieu au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle, quand les pays d’Europe voient arriver des groupes de Tsiganes nomades issus de l’actuelle Roumanie et des régions de l’Autriche-Hongrie qui lui sont limitrophes. La troisième vague d’émigration commence à partir des années soixante et se poursuit aujourd’hui encore " (p 101).

Il s’agit d’une migration plutôt hétérogène que l’on peut associer à des formes traditionnelles de mobilité d’une main-d’œuvre déjà présente dans les Balkans ottomans sous le nom de " gurbet " qui migre pour travailler le temps d’une saison alors que la famille reste au foyer. Elle est néanmoins associée progressivement en Europe à une migration de travailleurs (selon la terminologie des Gastarbeiter), sans distinction d’une quelconque particularité culturelle, ethnique ou religieuse.

Revendication d’un statut spécifique et d’asile politique

Dès les années 80, considérant les situations difficiles d’accueil et d’installation dans les pays d’Europe où ils migrent, des campagnes soutenues par Bruxelles dénoncent les discriminations fréquentes dont les Roms sont la cible et militent pour la légalisation de leur statut en tant que communauté spécifique, séparée des migrants issus des mêmes pays. Les organisations des Droits de l’Homme s’appuient alors sur le fait que cette minorité serait déjà discriminée dans les pays d’origine où leurs droits sont violés pour justifier ce statut spécifique.

Pour Elena Marushiakova et Vesselin Popov, cette approche tend à enfermer cette population dans une catégorie " d’éternels nomades ", à les exclure d’une citoyenneté européenne et surtout à homogénéiser des situations contrastées selon les pays d’origine : les Tsiganes des Balkans (ancienne Yougoslavie et Bulgarie) seraient dans leur grande majorité sédentarisés, ceux de Valachie et de Moldavie (anciennes provinces de Roumanie) seraient des semi-nomades (sédentaires en hiver, nomade en été) et ceux de l’Europe de l’Ouest seraient plutôt des nomades.

La chute du mur va accélérer et intensifier la migration des Rroms comme demandeurs d’asile dans les pays d’Europe de l’Ouest, Les Etats-Unis et le Canada. " C’est le cas, par exemple, des tentatives des Tsiganes de Bulgarie et de Roumanie pour obtenir l’asile politique en Allemagne vers 1991 et 1993 ; de l’émigration des Tsiganes de Pologne et des Etats baltes vers la Grande-Bretagne dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix ; de l’émigration des Tsiganes au Canada, qui a affirmé en recevoir un nombre sans cesse croissant après 1997, y compris des Tsiganes issus de la République tchèque, de Slovaquie et de Hongrie - le nom de ce dernier pays étant en général passé sus silence ; de l’entrée des Tsiganes de République tchèque et de Slovaquie en Grande-Bretagne à partir de 1997 ; de la vague de réfugiés Tsiganes de Slovaquie en Belgique et en Finlande en 1999 et 2000 ; et de l’arrivée de groupes de Tsiganes de Bulgarie en Norvège et dans d’autres pays nordiques " (p 104-105). Il s’agit d’une migration à grande échelle, concernant 50 000 à 100 000 personnes, souvent en situation irrégulière, et dont la Pologne constitue la zone de transit principale.

Une immigration économique « cachée »

La riposte des pays européens ne se fait pas attendre. Dès 1992, l’Allemagne négocie avec la Roumanie un accord de retour « réciproque » des ressortissants en situation illégale et rapatrie environ 130 000 Roumains, pour la plupart des Roms, qui souvent étaient des demandeurs d’asile. Une politique de restriction de l’immigration tsigane est mise en place progressivement par les pays d’Europe de l’Ouest : rapatriements, suppression des allocations attribuées aux demandeurs d’asile, régime de visa renforcé, etc.

Dans la majorité des cas, ces migrants fuient les situations de pénurie qui touchent les pays de l’Est en période de transition, à l’exception des Roms de Bosnie ou du Kosovo, victimes des nettoyages ethniques. Les demandeurs d’asile sont pour Elena Marushiakova et Vesselin Popov " la partie émergée de l’iceberg " qui dissimule une immigration économique numériquement plus importante (p 107-108).

Après la création de l’espace Schengen qui supprime les visas, notamment pour la Bulgarie et la Roumanie, les migrations transfrontalières croissantes répondent à l’appel de main-d’œuvre dans les secteurs déficitaires de l’agriculture, bâtiment, etc., reprenant la forme traditionnelle du "gurbet", comme par exemple dans les pays méditerranéens. Cette présence se généralise pour devenir la principale migration affectant l’ensemble de l’Europe et certains pays comme la Bulgarie ou la Roumanie bénéficient de transferts monétaires importants des Tsiganes de l’étranger (Elena Marushiakova et Vesselin Popov, p 107).

Les expulsions se multiplient

La plupart des Etats de l’Union européenne adoptent face à ces mouvements migratoires d’ampleur, des politiques restrictives en matière d’immigration et d’accueil et tentent, comme l’Allemagne ou la Belgique, de stopper les flux par des mesures législatives et administratives pour réduire le temps d’attente pour le statut de réfugié, supprimer les allocations destinées aux demandeurs d’asile, et donc de dissuader les migrants Roms à rester trop longtemps sur leur territoire (Elena Marushiakova et Vesselin Popov, p 108-110). L’autre solution trouvée étant de les placer dans des campements temporaires, prévus initialement pour les " gens du voyage " locaux. On observe alors un processus de " nomadisation " de ces migrants Roms qui ne le sont pas toujours à l’origine et de leur marginalisation progressive dans les sociétés d’accueil ayant des conséquences graves sur les nouvelles générations, nées dans ces campements (Elena Marushiakova et Vesselin Popov, p 108).

Par ailleurs, ces mêmes Etats vont régulièrement mettre en place des programmes d’aides au retour, de rapatriements, voire d’expulsions massives. Les " opérations coups de poing " comme celles menées en France cet été entendent avant tout rassurer l’opinion publique. Elles ne semblent pas forcément adaptées pour répondre utilement aux situations de ces migrants qui se trouvent contraints de fait à des aller-et-retour entre leur pays d’origine et les pays d’immigration où ils s’installent.

Aujourd’hui, si l'on estime le nombre de Roms en Europe à huit millions, la progressive libéralisation de la circulation dans l’Union européenne risque de faire de la question de roms un des enjeux migratoires importants de la prochaine décennie (ZOOM publié en septembre 2010 !)

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