Revue Hommes et migrations

Migrations/circulations et alimentations

Colloque de l’ISIAT, université Michel Montaigne, Bordeaux, 10 février, 9h00

Les mouvements de populations d'un territoire à l’autre sont un des faits centraux de nos sociétés contemporaines. Qu'elles soient économiques ou résultent d'une démarche individuelle, elles concernent des millions d’individus en Europe et dans le monde. Cette journée sera l'occasion de démontrer que l’alimentation est souvent au cœur du dispositif migratoire et de dévoiler les enjeux sociologiques, politiques et économiques qui en découlent.

Journée thématique organisée par Chantal Crenn, anthropologue, maître de conférence à l’Université de Bordeaux III (IUT/ISIAT/Cnrs Umi 3189 Dakar et Umr 5115 Lam Bordeaux) en collaboration d'étudiants de l'Iut Michel Montaigne de Bordeaux III.

Contexte

Il est courant que dans les analyses des chercheurs la nourriture apparaisse comme un marqueur dans le domaine de l'identité culturelle individuelle et collective et soit analysée comme une des frontières symboliques entre les individus en contact, en fonction de la place qu’ils ou elles occupent dans la hiérarchie sociale du pays d’immigration. Nous avons montré dans un numéro de la revue Anthropology of Food la complexité de ce phénomène largement inscrit dans le politique et ne se réduisant en rien à être uniquement un des éléments culturels qui « resteraient » (on a parlé de soul food alors que la langue d’origine ne serait plus transmise). L’alimentation comme n’importe quel phénomène culturel n’est pas fixe mais est au contraire fait de reprise et de dépassement en fonction de parcours subjectivés et des cadres socio-historiques et globaux dans lequel elle s’inscrit.

Souhaitant ouvrir le débat et dépasser les a priori du sens commun en ce qui concerne l’alimentation, cette journée dévoilera des aspects moins traités comme les dimensions politiques et sociales liées à ces questions. En effet, les migrants présents en France occupent fréquemment des emplois dans le champ de l’industrie agro-alimentaire comme les Sénégalais et Maliens dans les usines de porc en Bretagne, les Marocains dans les vignobles du Bordelais ou encore dans les usines de feuilles de brick de la région parisienne (Jean-Pierre Hassoun).

Que nous donne à voir les enquêtes alimentaires menées sur ces populations en ce qui concerne leur statut socio-économique dans leurs relations aux majoritaires ?

Il est aussi plus rare que l’alimentation (de la production aux déchets) soit analysée comme mouvement vers les membres de la société d’accueil dans le cadre de processus économiques d’installation (on connaît mieux la fonction du « restaurant immigré » perçu comme une sorte de protection dans une première phase de la migration). Le documentaire de Dragoss Ouedraogo à propos d’une migrante sénégalaise installée dans la région bordelaise  montrera à l’inverse comment la mise en place d’un jardin potager permet à Taïba de développer une activité économique viable dans la région.

Les migrants ne sont pas que des acteurs subissant de nouvelles pratiques alimentaires auxquelles ils auraient du mal à s’adapter, comme ils fréquemment représentés. Ils peuvent être des passeurs qui introduisent de nouveaux légumes, goûts, plats, dans les sociétés d’émigration en négociant judicieusement avec l’engouement actuel pour l’ethnique que nos sociétés occidentales valorisent aujourd’hui… On oublie souvent que l’alimentation est un moyen (outre de survie) rapide, efficace de « faire sa place » de manière symboliquement et économiquement avantageuse !

Circulations de modèles alimentaires au Sud et au Nord

Si la question alimentaire liée à la migration constitue un enjeu politique et économique des pays d’arrivée comme ont pu le montrer les enquêtes effectuées par de nombreux chercheurs, les relations entre  alimentation et aide aux développements sont également un enjeu central du débat. Les transferts de fonds des migrants étant supérieurs aux montants d’aide publique au développement, leurs impacts, les liens entre les migrations, l’alimentation, sont devenus des objets centraux dans le contexte de la globalisation.

En d’autres termes, c’est aussi à la migration des marchandises, des idées, des normes concernant l’alimentation que nous nous intéressons durant ce séminaire. La question de la mondialisation pourrait se penser à travers des recherches sur cette sphère de l’activité économique ainsi que de nombreux exemples nous y incitent (Soninké du Mali étudiés par C. Quiminal ou C. Daum).

Les projets de développement liés à l’alimentation menés par les migrants ont dévoilé depuis longtemps non seulement l’imbrication des rapports inégalitaires entre le Nord et le Sud mais plus récemment l’agentivité des populations des Suds grâce aux travaux des anthropologues notamment, qui ont montré à l’échelle micro-sociologique les agencements, les hybridations.

L’exemple du projet Pasteff autour de la mise en place d’une formation en boulangerie mené à Mbour en témoigne (A. N’Diaye).   Certes, il nous a semblé important durant ce séminaire de tenir compte des processus économiques auxquels participent les migrants et leurs compatriotes restés aux pays et qui ont des effets sur le système alimentaire dans son ensemble et particulièrement au Sud mais il nous aussi semblé crucial d’interroger la place des « majoritaires », au sens sociologique du terme, porteurs de projets alimentaires.

Si, jusqu’à une période récente, l’alimentation était vue uniquement comme « nutrition/santé » par les instances internationales pour les pays du Sud ainsi que le met en évidence l’historien Vincent Bonnecase, les sociologues Emmanuel Calvo et Nicolas Bricas, qu’en est- il aujourd’hui ?  Ne faut-il pas remettre en cause ou  nuancer, les idées les plus diffusées en particulier celles ayant trait à « la mondialisation » quand celle-ci est associée à la standardisation nationale ou  internationale de l’alimentation vue uniquement du point de vue sanitaire ?

Que ce soit aux « Nords » ou aux « Suds », les professionnels de l’humanitaire  et du développement durable ne gagneront-ils pas en complexité s’ils  prennent  en compte dans leurs analyses la manière dont les institutions internationales (FAO, OMS) les organismes de recherches, « les acteurs de la société civile » construisent la rhétorique de la sauvegarde de la diversité des cultures alimentaires de « l’Autre » ?

La nécessaire profondeur historique des recherches concernant l’idéologie de « l’aide alimentaire » permet à l’instar de Nicolas Bricas (1) d’interroger les valeurs qui sous-tendent les discours opposant  la « modernité », le « global »,  « l’artificiel »,  « l’industriel », le « standardisé »,  la « distance » à  « la tradition », « le local », « le naturel », « l’artisanal », « la spécificité », « la proximité ».

Qu’en est-il aujourd’hui ? D’autres alternatives existent-elles ? Eric Prédine de l’association Saluterre fera part de ses expériences en Amérique Latine et à Madagascar, mais aussi en France.

Programme

8h30 - Accueil des participants

9h00 - Migrations alimentations : quels liens ? Chantal Crenn MCF en anthropologie IUT/ISIAT/ UMI 3189 Cnrs Dakar et UMR Cnrs 5115 LAM Bordeaux, Marion Groch, Paul-Etienne Anthoni  et Alice Keïta (étudiants IUT DLI)

9h15 - Derrières la feuille de brick, le médiateur de la république" Jean-Pierre Hassoun, directeur de recherche au Cnrs, Centre Edgar Morin et Ehess. Discutants : Paul-Etienne Anthoni et Kevin Viais (étudiants IUT DLI)

9h45 - L’enjeu alimentaire dans le processus d’expulsion et dans les stratégies de survie des migrants expulsés d’Algérie au Mali. Clara Lecadet, anthropologue, Centre des Etudes Africaines, EHESS, Paris. Discutants : Delphine Claire et Alice Keita (étudiantes IUT DLI)

10h15 - Quand l’alimentation des « migrants » oblige à interroger le fonctionnement d’un centre d’animation, Ramon Ortiz de Urbina, directeur du Centre social Saint-Michel. Discutants : Anne-Sophie Pouget et Elise Alard (étudiantes IUT DLI)

10h 30 pause animée.

11h00 - Présentation du numéro de la revue Hommes et Migrations Cuisines et dépendances, Nicolas Treiber, secrétaire de rédaction. Discutants : Agathe Lequéré et Elise Alard (étudiants IUT DLI)

11h30 - L’alimentation des élites migrantes, entre distinction et exotisme  : les Malgaches de Bordeaux, Isabelle Téchouèyres, anthropologue, rédactrice en Chef Anthropology of Food et Chantal Crenn. Discutants : Agathe Le Quéré et Elise Alard (étudiantes IUT DLI)

12h00 - Projection "Taïba de Bruges" et son jardin potager de Dragoss Ouédraogo, 13 mn. Delphine Grand, étudiante IUT DLI

12h15 - Discussions

12h30 - "Poulet Yassa" par Fatou Mboup, responsable cuisine de la section féminine de l’association de l’Union des Travailleurs Sénégalais de Bordeaux, Actions revendicatives (Cafeteria de l’IUT). Alice Keita et Delphine Claire (étudiantes IUT DLI)

14h30 - Alimentation et développement : quels liens ? Aurélie Carimentrand MCF en économie, IUT Michel de Montaigne, chercheure au Cnrs/Ades Bordeaux et  Estelle Santos, Elise Alard (étudiantes IUT DLI)

14h45 -  La faim au Sahel : quelle histoire des savoirs ? Vincent Bonnecase, historien chargé de recherche au Cnrs UMR, Cnrs 5115 Lam, Les Afriques dans le monde, Bordeaux. Discutantes : Anne Sophie et Delphine Claire (étudiantes IUT DLI)

15h15 - Le renouveau des pratiques agronomiques de l'autoproduction alimentaire, adaptées aux contraintes urbaines modernes, le plus souvent inspirées des villes du Sud, Eric Prédine Saluterre Sainte-Foy-La-Grande. Discutants : Estelle Santos et Kevin Viais (étudiants IUT DLI)

15h45 pause

16h15 - PASTEEF : l'alliance du mouvement associatif et des collectivités locales pour un dialogue avec les "brûleurs de frontières", Abdou Ndiaye, économiste/chercheur Cnrs Ades Bordeaux et porteur du projet Pasteff. Discutants : Estelle Santos et Marion Groch (étudiantes IUT DLI)

16h45 - Projection Horizons Alimentaires, film de Cyril Andrès et Damien Lagrange Bleue Comme une orange et Escales Production

18h30 - fin de la journée

Informations pratiques

IUT Michel de Montaigne
Département carrières sociales
Amphi 1
1 rue Jacques Ellul
33800 Bordeaux

Entrée Libre


(1) Nicolas Bricas, « La pluralité des références identitaires des styles alimentaires urbains en Afrique », GDR Economie & Sociologie « les Marchés Agroalimentaires » . Montpellier . 23 & 24 Mars 2006, www.symposciences.org

Haut de pageremonter